On te le répète partout : « Pour avancer, il faut pardonner. » Aux enterrements, dans les groupes de parole, chez certaines thérapies feel-good, sur Insta-psycho : « Le pardon libère, le ressentiment t’empoisonne toi, pas lui. »
Sauf que quand ton père t’a cogné, violé, abandonné pendant des années ou juste fait comme si t’existais pas, cette phrase sonne souvent comme une nouvelle violence. Une injonction qui te met la responsabilité de l’apaisement sur le dos, alors que c’est déjà toi qui as porté le trauma.
Le pardon, c’est quoi vraiment (pas la version Disney) ?
En psycho sérieuse (Enright, Worthington, et les modèles processuels), le pardon n’est pas :
• oublier
• excuser
• réconcilier
• refaire une relation
• dire que c’était pas grave
C’est un processus interne où tu décides de lâcher la rancune active qui te bouffe l’énergie, pour ton propre bien. Pas pour faire plaisir au père (vivant, mort ou fantôme), pas pour « honorer » la famille, pas parce que « le pardon c’est chrétien/moral/sain ».
Mais attention : les recherches montrent que c’est surtout le pardon de soi et le pardon de la situation(accepter que ça s’est produit, que c’était injuste, que t’étais pas responsable) qui aident vraiment à diminuer la dépression, l’anxiété et les symptômes post-trauma. Pardonner l’autre (le père spécifiquement) ? C’est beaucoup plus mitigé, surtout dans les cas d’abus graves.
Les cas extrêmes : quand « pardonner » peut faire plus de mal que de bien
• Père encore violent ou manipulateur → Pardonner trop tôt = risque de ré-exposition, de minimiser le danger, de retomber dans le cycle. Des études montrent même que chez certaines personnes, un pardon « forcé » augmente l’agression subie plus tard.
• Abus sexuel ou violences physiques sévères → Beaucoup de survivants disent que l’idée même de pardonner le perp les révulse et bloque leur guérison. Presser quelqu’un là-dedans peut créer une honte supplémentaire (« je suis mauvais car je n’arrive pas à pardonner »).
• Père absent ou mort → Pardonner un fantôme, c’est souvent faire le deuil du père idéal qu’on n’a jamais eu. Ça peut aider… mais seulement après avoir validé la colère et la tristesse. Si tu sautes direct au pardon sans passer par la case « j’ai le droit d’être enragé », ça s’appelle du refoulement (Alice Miller en parlait déjà : le pardon prématuré comme « pare-réalité »).
Des voix de plus en plus fortes en trauma-informed care (thérapie centrée sur le trauma) disent clairement : le pardon n’est pas obligatoire pour guérir. Ce qui est obligatoire, c’est de sortir de l’emprise émotionnelle du trauma. Parfois ça passe par le pardon, parfois par la mise à distance radicale (« no contact »), parfois par une colère canalisée en force de vie.
Ce qui aide vraiment à avancer (sans la case pardon forcé)
1. Reconnaître la réalité : « Oui, il m’a fait du mal. Non, je ne le méritais pas. Oui, j’étais un enfant innocent. »
2. Valider toutes les émotions : la haine, la tristesse, le vide, la rage… les laisser exister sans jugement.
3. Se pardonner à soi : pour les choix de survie que t’as faits, pour t’être tu, pour avoir aimé quand même, pour les répétitions dans tes relations d’adulte.
4. Faire le deuil du parent idéal : c’est souvent ça le vrai travail quand le père est absent/mort/toxique. Accepter qu’il ne sera jamais le père qu’on aurait voulu.
5. Construire sa propre sécurité : thérapie EMDR, somatic experiencing, IFS, groupes de survivants… tout ce qui aide à remettre le système nerveux en mode « je suis en sécurité maintenant ».
6. Si le pardon arrive un jour, tant mieux. Mais comme un conséquence de la guérison, pas comme une condition.
En résumé : non, tu n’es pas obligé de pardonner ton père pour avancer.
Tu es obligé de te sortir de la prison émotionnelle qu’il t’a laissée.
Parfois le pardon ouvre la porte de sortie.
Souvent, c’est la colère juste, la mise à distance, ou le « je te hais mais tu ne contrôles plus ma vie » qui ouvre cette porte.
Et si quelqu’un te dit « mais il faut pardonner sinon tu restes bloqué », réponds-lui calmement : « Bloqué par quoi ? Par ma colère légitime ou par ton inconfort face à ma vérité ? »
T’as le droit de ne jamais pardonner et d’être quand même en paix. T’as le droit de pardonner un jour et de changer d’avis après.