Je ne parle pas ici en théoricien, encore moins en idéologue, mais en praticien de terrain, au contact direct et régulier d’hommes qui, après une séparation, ne cherchent ni la guerre ni la vengeance, mais simplement à reprendre pied, à se reconstruire, et à sortir dignement d’une relation devenue impossible. 

Et pourtant, ce que je constate, semaine après semaine, c’est que pour beaucoup d’entre eux, la séparation ne marque pas la fin du conflit, mais au contraire son véritable commencement, comme si le lien affectif, incapable de se transformer en acceptation, se métamorphosait en une relation procédurale froide, interminable et destructrice.

La rupture comme point de bascule, pas comme conclusion

Dans de nombreux cas, la rupture n’a rien de brutal ni de violent. Elle est souvent réfléchie, annoncée avec prudence, parfois même portée par une volonté sincère d’apaisement, de dialogue, voire de respect mutuel. Mais c’est précisément au moment où l’homme acte son départ, où il retire son énergie émotionnelle et son engagement, que quelque chose bascule.La séparation n’est alors plus vécue comme un fait à intégrer, mais comme une offense à réparer, une blessure narcissique à compenser, un pouvoir perdu à reconquérir par d’autres moyens, plus indirects, plus socialement acceptables, mais tout aussi violents dans leurs effets.

Quand la justice devient le prolongement de la relation

À partir de là, la justice cesse d’être un cadre et devient un terrain.Non plus un outil de régulation, mais un espace d’expression émotionnelle détournée. Ce que rapportent mes clients, c’est l’apparition progressive, puis systématique, de procédures, de requêtes, de plaintes périphériques, parfois anciennes, parfois floues, qui surgissent moins pour ce qu’elles cherchent à établir que pour ce qu’elles permettent de maintenir : un lien contraint, une présence forcée, une emprise qui survit à la relation elle-même. La procédure ne sert plus à trancher. Elle sert à durer.

“Je veux juste qu’il comprenne” : la pédagogie par l’usure

Cette phrase, je l’entends souvent, rapportée mot pour mot par des hommes sidérés de la découvrir formulée devant un avocat ou un juge. Mais dans ce contexte, “faire comprendre” ne signifie pas expliquer, ni même faire reconnaître une souffrance. Cela signifie infliger une expérience. Faire comprendre, c’est user, fatiguer, ralentir, compliquer, empêcher l’autre d’avancer librement, comme si la reconstruction de l’un constituait une provocation insupportable pour l’autre. La justice devient alors une pédagogie de l’épuisement, un processus où l’objectif n’est pas la réparation, mais la punition différée.

Une procédure qui ne vise pas la victoire, mais l’endurance

Ce qui frappe le plus mes clients, et ce qui les déstabilise profondément, c’est que même lorsque des décisions sont rendues, même lorsque des accords sont signés ou que des médiations sont proposées, le conflit ne s’éteint pas. Il se déplace. Une nouvelle demande apparaît, un nouvel angle est exploité, une nouvelle interprétation juridique surgit, comme si chaque clôture devenait le point de départ d’un nouveau cycle. On ne cherche pas à gagner une fois pour toutes. On cherche à ce que cela ne se termine jamais.

Les enfants pris dans une zone grise

Lorsque des enfants sont impliqués, le discours se pare d’une légitimité morale redoutable.

Tout est alors formulé au nom de leur intérêt, de leur protection, de leur stabilité, alors même que la conflictualité permanente, l’insécurité émotionnelle et la tension latente deviennent leur quotidien invisible. Dans ces situations, l’enfant cesse d’être un sujet à protéger pour devenir un argument, un levier, parfois même une arme symbolique, qui permet de maintenir une pression constante tout en conservant une image irréprochable.

Le silence imposé aux hommes

Ce qui rend ces situations particulièrement destructrices, c’est le silence dans lequel elles se déroulent. Les hommes concernés parlent peu, non par absence de souffrance, mais par lucidité stratégique : ils savent que toute parole peut être retournée contre eux, que toute émotion exprimée peut être interprétée comme une faute, et que le calme qu’on leur demande n’est pas un conseil, mais une injonction. Ils encaissent donc, parfois pendant des années, jusqu’à ce que l’usure fasse son œuvre.

Ce que je dis à mes clients, sans détour

Je leur dis ceci, clairement, sans chercher à adoucir la réalité : Vous n’êtes pas face à un désaccord à résoudre, mais face à une dynamique de contrôle qui utilise le conflit comme carburant.

Et face à une personne qui se nourrit du combat, l’apaisement unilatéral n’est pas une vertu, mais une erreur.

Nommer la réalité pour reprendre de la souveraineté

Nommer ce phénomène n’est ni une attaque contre les femmes, ni une négation des violences réelles et légitimes qui existent par ailleurs. C’est refuser le déni confortable qui protège les dérives. Toutes les femmes ne font pas cela. Toutes les séparations ne dégénèrent pas. Mais assez de situations existent pour que continuer à se taire revienne à normaliser une violence procédurale socialement invisible.

Conclusion : partir comme transgression ultime

Ce que vivent beaucoup de mes clients peut se résumer simplement, mais douloureusement :

Ils n’ont pas été punis pour ce qu’ils ont fait, mais pour ce qu’ils ont osé faire — partir, se retirer, reprendre leur autonomie.

Et tant que la justice pourra être utilisée comme un prolongement émotionnel non régulé de la relation, ce type de conflit continuera de broyer silencieusement ceux qui n’avaient, au départ, qu’un seul tort : avoir voulu que l’histoire s’arrête.