De plus en plus d’hommes et de femmes souffrant de solitude font appel à des coachs, spécialistes autoproclamés de l’amour, espérant accroître leurs performances sur ce marché.

«Où est l’opulence de femmes ???» Par le ton offensif du SMS reçu ce jour-là, Guillaume* comprend immédiatement que son client n’en a pas pour son argent. Ayant investi 1000 euros dans un pack « opulence » sur une plateforme de coaching en séduction, il espérait un résultat rapide. Le coach doit arrondir les angles, expliquer que cela peut prendre du temps, qu’il s’agit avant tout de l’apprentissage d’un comportement, d’un état d’esprit… Il n’en mène pas large. «Sous prétexte qu’ils

 

«Enseigner ce qu’ils n’ont jamais appris à l’école»

Des formations intensives avec un coach en séduction aux chaînes YouTube spécialisées, toute une panoplie d’outils se propose aujourd’hui d’aider hommes et femmes à conquérir l’autre sexe. «Quand j’ai commencé ce métier à Paris, il y a quinze ans, on n’était que 3 ou 4 à faire ça sérieusement. Aujourd’hui, il y a une constellation d’offres en ligne», reconnaît Remy LecoachdeParis, le premier coach en séduction référencé sur Google, qui a vu passer «plus de 500 élèves». S’il s’est fait un nom grâce à l’enseignement de la drague de rue, ce sont plutôt les leçons de séduction en ligne qui font florès. Sur son site, Léo, responsable de la chaîne YouTube «Les Philogynes», dont les vidéos enregistrent entre 50.000 et 400.000 vues, propose des formations payantes de près de 5 heures, s’adressant aux hommes : «comment utiliser stratégiquement la friendzone» (149€), «l’art de séduire par message» (199€), et même un certain projet «Adonis» proposant d’optimiser la beauté de son visage (travail sur la musculation de la mâchoire, l’éclat du teint) pour 300€.

Comme ses confrères youtubeurs, le personnage est soigné, sa barbe de trois jours est nette, sa tenue seyante, alternant entre le blouson en cuir et le marcel près du corps. Son propos est moins lisse, de l’analyse psychologique – accablante – d’Amber Heard à une théorie selon laquelle les femmes seraient plus belles pendant leurs règles. «Notre rôle c’est quand même d’opérer un gros reset («remise à zéro», NDLR) chez certains hommes, de leur montrer ce qu’ils n’ont jamais appris à l’école et de leur faire comprendre que la méthode pour réussir est assez éloignée de celle des contes de fées», explique Remy, qui facture 100 euros l’heure de formation, et près de 1000 euros son «Atelier diamant» de deux jours, avec une première phase théorique et une phase pratique, dite «street session».

 

La déconstruction d’une idéologie féministe

Lors de nos échanges, nos interlocuteurs reconnaissent tous avoir étudié à leurs débuts la Bible du milieu : The Game de Neil Strauss, un ouvrage sorti en 2004 dans lequel l’auteur, un journaliste américain, enquête sur une société de séducteurs élaborant des stratégies de drague infaillibles et finit par se transformer lui-même en un redoutable tombeur. Une histoire vraie ayant inspiré le mouvement red pill*, qui

cherche à lutter contre une société en proie à une conspiration féministe ou un «monde gynocentré». Il repose sur quelques préceptes fondamentaux : l’hypergamie féminine – la volonté des femmes de s’associer à des hommes culturellement, socialement ou financièrement supérieurs à elles –, une sous-estimation systématique des hommes dans les sociétés occidentales, l’attrait des femmes pour le «mâle alpha» dominateur… Si les coachs interrogés prennent leurs distances avec ce livre, très caricatural sur les relations homme-femme, ils reconnaissent certains de ses bienfaits, comme la déconstruction d’une idéologie féministe postulant une égalité stricte entre les deux sexes, qui nuit selon eux aux hommes comme aux femmes.

L’enseignement de ces autodidactes revendiqués va puiser dans diverses
disciplines : biologie, économie et psychologie évolutionniste. Pour Guillaume*, «si les hommes recherchent des femmes aux larges hanches, c’est parce que c’est un signe présageant d’une bonne capacité de reproduction». Le youtubeur Léo évoque la théorie de l’investissement parental, selon laquelle le sexe qui s’investit le plus dans les soins de la progéniture (allaitement, nourriture, protection) – la mère – est celui qui sera le plus sélectif lors de la recherche de son partenaire, et donc plus le plus exigeant. Autant de théories cherchant à rationaliser le marché de la séduction afin de pouvoir, ensuite, en apprendre les lois infaillibles aux protagonistes souhaitant davantage le maîtriser.

 

«J’apprends aux femmes à sortir de la passivité»

Pour autant, les clients n’ont pas vraiment le profil de calculateurs mal intentionnés. «La plupart de ceux que j’ai vus sont des hommes qui ont été brisés narcissiquement et sont en vraie souffrance», raconte Guillaume*. Les femmes sont également nombreuses à solliciter l’aide de coachs. Elles représentent 70% de la clientèle d’Antoine Géraud, alias Docteur Love. « Ce sont souvent des célibataires entre 30 et 40 ans qui paniquent à cause de la fameuse horloge biologique, décrit-il. Et des femmes plus âgées, dont les enfants sont partis de la maison, qui peinent à retrouver l’amour après une longue première union qui a échoué.» Nadia, 54 ans, appartient à cette seconde catégorie.

Il y a six mois, elle a décidé pour 1200€, de solliciter l’aide et les conseils d’Antoine, qu’elle considère aujourd’hui comme «un confident». «Il me fait gagner énormément de temps en repérant les redflag et en m’aidant à faire un tri plus rapide.» Avec lui, elle a analysé l’un de ses rendez-vous ratés : «Un homme qui arrive à notre rendez- vous en retard. Lors du repas, il se montre moqueur vis-à-vis des serveurs puis

pendant deux heures c’était  »moi, moi, moi ». Quand on se quitte, il essaie de m’embrasser… J’ai détourné le visage, il ne faut pas précipiter les choses comme
ça !» Si elle n’a pas encore trouvé l’âme sœur, elle est convaincue que «cette année sera la bonne». Antoine a promis de l’épauler jusque-là. Karim* a lui récemment pris une séance de coaching de 1h30 avec Remy. Depuis son divorce il y a deux ans, ce manager dans un groupe de conseil parisien, âgé de 49 ans, ne parvient pas à aller plus loin que le premier rendez-vous avec une femme. «Remy m’a permis de shifter mon mindset («changer mon état d’esprit», NDLR)», se félicite-t-il. Mais attention, mon but n’est pas de collectionner… On n’est pas sur Amazon.» Comme Nadia, c’est sur les applications de rencontre qu’il éprouve les conseils de son coach.

En 2022, près d’un quart des relations amoureuses auraient démarré sur internet**. Si l’offre y est plus abondante que dans la vie, la compétition n’y est que plus féroce. Les coachs peuvent tous témoigner de la perversité désormais bien connue des algorithmes des applications, qui valorisent les meilleurs profils présents sur le marché et invisibilisent les moins performants. «Avec l’un de mes clients, on a remarqué que sur 3000 likes posés à des filles sur Tinder, il n’avait matché que 300 fois», raconte Justin, coach en ligne. «Le but de l’application, c’est que les hommes paient : ils likent beaucoup mais ne matchent jamais et finissent par investir dans un abonnement, qui leur promet plus de réussite.» Sur ce marché très tendu, les coachs se donnent pour mission d’aider leurs clients à percer ce plafond de verre en optimisant leurs profils. «Pas de photos avec leurs prises de pêche, comme le font beaucoup d’hommes, c’est un repoussoir immédiat, conseille Pauline Gareau, auteure de Survivre dans la jungle tinderienne (Leduc). Ne mettre que des photos de séances à la salle de sport n’est pas idéal non plus, ça fait superficiel. Il faut varier et soigner sa présentation physique au maximum. »

Une fois le match obtenu – soit un accord à l’amiable sur le physique – arrive l’étape de la conversation où il faut rapidement se distinguer de la concurrence. « Il faut évidemment éviter au maximum les fautes d’orthographe, souvent rédhibitoires, oublier le “salut, ça va ?”, les compliments sur le physique que tout le monde fait », affirme Justin. «Ensuite, par manque d’imagination, beaucoup tombent dans des discussions administratives ou pratico-pratiques vite ennuyeuses. Il faut se montrer taquin, intéressé par les centres d’intérêt de la fille.» Selon Pascal Lardellier, professeur à l’université de Bourgogne, auteur d’un Eloge de ce qui nous lie. L’étonnante modernité des rites (Ed. de l’Aube), «on est passé de la ritualisation de la relation amoureuse – c’est-à-dire une cour de plusieurs mois voire années qui se déroule par étapes : du tutoiement à l’échange de numéros de téléphone, au texto ambigu… – à la procédurisation, avec une sorte de personal branding («stratégie de marketing visant à améliorer son image personnelle», NDLR) répondant à des codes assez précis. »

Si un marché sexuel et sentimental «d’une profonde injustice car discriminatoire» a toujours existé, comme l’affirme François de Smet, philosophe belge, auteur en 2019 de Eros Capital (Flammarion), il s’est transformé en même temps que notre société s’est convertie au libéralisme des mœurs. L’égalité des droits entre les sexes, l’accession des femmes à l’indépendance financière, à la contraception ainsi que l’augmentation du temps consacré aux loisirs ont, selon lui, permis une liberté d’aimer encore plus grande. Et en contrepartie, une grande misère sentimentale, idée qu’avait esquissée Michel Houellebecq dans son Extension du domaine de la lutte, il y a trente ans. Selon Antoine Géraud, le phénomène #MeToo serait encore venu complexifier la donne : «Les hommes sont pris en étau entre l’impératif de galanterie et les injonctions féministes… Qui doit payer l’addition ? Est-ce correct de tenter une approche au travail ?» Nadia admet bien volontiers que ce n’est pas toujours simple pour eux. «Mais voyons, il ne faut pas avoir peur d’une femme indépendante, au contraire !»

https://www.lefigaro.fr/demain/societe/la-plupart-de-mes-clients-ont-ete-brises-narcissiquement-le-coaching-en-seduction-ultime-option-pour-trouver-l-amour-20240120?fbclid=IwAR0NKw1_5vZd2Tdf1RIXggHRKEhFtQYhkR1gaX3cFQFk4Q8dkGpe0xDJxHk

**étude Ifop pour « Disons demain », réalisée du 20 au 24 janvier 2023.